Les impasses du développement colonial 10

Cette déflation drastique, complétée par un protectionnisme renforcé, fait baisser les prix (- 38,7 % pour l’indice des prix de gros à Saigon entre 1930 et 1935), favorisant ainsi l’exportation métropolitaine, et amortit la dévalorisation du capital. De plus, dans le cadre de sa politique d’« assai¬nissement », l’administration a laissé le processus de concentration faire son œuvre. La Banque de l’Indochine, sous l’énergique impulsion de Paul Gannay, son véritable patron en Extrême-Orient et l’un des plus puissants personnages de l’Indochine française de 1927 à 1952, resserre le crédit (ses opérations d’avances, prêts et escomptes diminuent de plus de 70 % de 1929 à 1933) et maintient des taux d’intérêt élevés (le taux d’escompte n’est abaissé à 6,5 % qu’en 1932), comme le montrent les rapports de l’époque. Elle acquiert à faible coût les biens en liquidation et prend le contrôle d’un nombre considérable d’entreprises en diffi¬culté, dont la plus importante est, en 1932, la Société financière fran¬çaise et coloniale d’Octave Homberg. Ses prises de participations annuelles, qui étaient au nombre de 18-19 entre 1917 et 1921, sont passées à 46 en 1928, à 39 en 1933, à 53 en 1937. Sa fonction de banque d’affaires s’est considérablement renforcée pendant la crise. « En somme, va jusqu’à écrire en 1938 l’inspecteur des Colonies G. Lasserre, la poli¬tique suivie par la Banque de l’Indochine depuis la crise est une politique d’accaparement de toutes les entreprises viables qui finiront si l’on n’y prend garde et si l’on n’y met pas bon ordre par former un vaste trust ou konzern dominant la colonie. » Appréciation sévère, renforcée par ce commentaire ajouté en marge du rapport par les bureaux,du ministre : « Quant à l’influence politique acquise par la Banque de l’Indochine, à la crainte qu’elle inspire aux fonctionnaires et jusqu’aux gouverneurs, ce sont des faits bien connus… » La crise installe la prépondérance du grand capitalisme colonial dans l’économie indochinoise, au détriment du colonat et de la bourgeoisie vietnamienne, elle bloque le développe¬ment d’un capitalisme national que celle-ci avait entrepris de constituer dans les années vingt. Vont dans le même sens, celui d’une rationalisa-tion de l’économie coloniale, les tentatives de transformation des circuits du paddy par la création de magasins généraux destinés à éliminer les Chinois, et d’organisation du marché sur le modèle du Pool Bullinger, le puissant monopole privé d’exportation du riz birman, de même que les mesures de modernisation technique de la riziculture confiées à l’Office du riz (avril 1930).
La politique économique des années trente a eu des résultats inégaux. Les mesures destinées à moderniser techniquement l’économie coloniale ne pouvaient avoir que des effets lointains, mais la déflation, favorisée par le contexte colonial, aboutit à une relative réussite. Les budgets retrou¬vent leur équilibre en 1935. L’accord international du 7 mai 1934 sur le caoutchouc, qui accorde un quota de 30 000 tonnes à l’Indochine, détend le marché et permet la reprise des cours. L’exportation qui ne dépassait pas 10 453 tonnes en 1930 bondit à 29 574 en 1935. L’investissement des grandes sociétés repart, telles celles de l’hévéaculture qui mettent en œuvre depuis 1930 des programmes de greffage massifs. En revanche, le vaste projet d’économie impériale défendu par les milieux d’affaires « autarchistes », qui devient, à partir de la Conférence économique impériale de 1934, l’un des horizons du capitalisme français, résiste diffi-cilement aux contradictions des multiples intérêts en présence dans l’ensemble indochinois. La politique économique du Lront populaire aura pour effet de distendre dans une certaine mesure les relations commerciales entre la Lrance et sa colonie asiatique. La dévaluation de la piastre (50 % environ) à la suite de celle du franc, le 2 octobre 1936, et l’abandon de sa convertibilité-or (elle est désormais une monnaie à étalon de change franc), puis la décision de laisser flotter la monnaie indochi¬noise comme le franc à partir du 30 juin 1937 provoquent certes à nouveau le déséquilibre des budgets et l’inflation. Mais, surtout, ils rendent vigueur aux échanges avec l’Extrême-Orient et à la campagne des exportateurs et des milieux coloniaux en faveur d’un décrochage de la piastre par rapport au franc, de sa mise à parité avec le dollar de Hong Kong de manière à soutenir les ventes de riz à la Chine, et de l’autonomi¬sation douanière et commerciale qui va marquer l’histoire économique de l’Indochine après 1940. En même temps, la dépendance accrue de l’économie indochinoise par rapport à la métropole a franchi un seuil dangereux pour cette dernière, menacée d’avoir à assumer les graves déficits de la colonie. La Grande Dépression avait posé dramatiquement le problème d’une mutation globale de l’économie coloniale. Bien qu’elle n’ait pas manqué d’esprits clairvoyants, la colonisation n’a pas trouvé en elle-même les forces nécessaires à une telle mutation. On n’a pas modifié, par exemple, les structures de base de la riziculture cochinchinoise, à commencer par l’assujettissement matériel, social et moral du ta dien (fermier) au grand propriétaire. Or toute modernisation de la riziculture passait par l’ouverture du crédit agricole au ta dien, ce qui supposait que ce dernier devienne propriétaire de la terre. Le choix d’ensemble opéré s’est en fait borné à encourager l’innovation technique et la concentration des entreprises, à rentabiliser ce qui existait, au lieu de passer véritable¬ment à une « colonisation industrialisante », sur le modèle de la colonisa¬tion japonaise en Mandchourie, en Corée ou à Formose.

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply

Powered by WordPress