Les impasses du développement colonial 11

La spirale du sous-développement
D’une façon générale, la dépression a créé, au moins à l’intérieur de la société vietnamienne, les conditions matérielles d’une sécession morale entre les élites en place et les masses populaires, d’autant qu’elle coïncide et se conjugue avec la crise structurelle de l’économie paysanne dans les deltas surpeuplés de l’Annam et du Tonkin. La décennie 1930-1940 est bien celle de la généralisation dans les deux protectorats d’une situation de sous-développement aigu. Tous ses symptômes – accélération du rythme de la croissance démographique, déficit alimentaire permanent, sous-emploi rural massif, dégradation des relations sociales à la campagne – y prennent désormais des proportions alarmantes. La crise économique y a sans doute aggravé la surcharge humaine en provo¬quant le retour dans les campagnes de dizaines de milliers de travail¬leurs. En 1930-1931, près de 11 000 ouvriers sont ainsi rapatriés des autres territoires au Tonkin ; à Haï phong, la moitié de la population chinoise a regagné la Chine entre 1931 et 1935, les deux tiers de la popu¬lation vietnamienne ont reflué vers les campagnes et le nombre des habi¬tants est tombé de 168 000 à 73 000. Les ventes de riz du protectorat, certes beaucoup plus faibles que celles de la Cochinchine, ont diminué en valeur d’un facteur 10 de 1929 à 1931. D’où la dévalorisation générale de la terre, la chute vertigineuse des salaires agricoles, souvent payés, en tout ou en partie, en riz dont les prix ont baissé de 75 % à 80 °/o, et un sous- emploi rural accru. En Cochinchine, le revenu des ta dien s’effondre comme l’attestent les rapports de l’administration ou encore la fuite devant l’impôt et beaucoup reviennent à l’autosubsistance. Même au Cambodge, la paysannerie subit durement les effets de la crise, comme le montre l’effondrement des recettes fiscales du budget local : – 44 °/o de 1930 à 1934, la baisse la plus forte des cinq territoires. Cependant, en pays khmer, le système agro-démographique dispose de vastes réserves de terres capables d’amortir ses crises périodiques, et les tensions agraires y resteront limitées jusqu’aux années cinquante.
Au Vietnam, la société paysanne possède certes d’efficaces méca¬nismes de défense et de son mode de production recèle de surprenantes capacités d’adaptation. « Les structures communales et surtout familiales se sont révélées à la fois solides et élastiques pour accueillir cet afflux de bouches à nourrir ; mais il en est résulté, vraisemblablement, une paupé¬risation accentuée », peut écrire P. Brocheux. La montée du sous-déve- loppement dans les campagnes du Nord et du Centre n’en est pas moins un fait ; un peu plus affaibli par cette surcharge supplémentaire, et en l’absence de modernisation de ses structures, le vieux système agro¬démographique vietnamien parvient dans les deltas surpeuplés du Tonkin et de l’Annam à une situation limite, ses mécanismes de régula¬tion interne, les rapports de dépendance/solidarité familiaux et villa¬geois, sont atteints. L’alerte a été donnée par les révoltes paysannes de 1930 et, en 1931, par la terrible famine qui frappe les provinces du Nghê An et du Ha Tinh au Nord-Annam. Dans les années suivantes, la catas¬trophe menace à plusieurs reprises, notamment lors de la grave séche¬resse de 1936. Les grandes enquêtes rurales de la décennie 1930-1940, celles de P. Gourou, de Ch. Robequain, de René Dumont, les écrits de Paul Bernard et de René Bouvier, et bien d’autres textes moins connus, donnent une analyse saisissante de la condition paysanne au Tonkin et en Annam, tout comme de la pauvreté des paysans en Cochinchine. Elles placent au centre des débats internes à la colonisation le vieux thème de la pression démographique grandissante sur une base foncière limitée. Les chiffres bruts de la consommation par habitant de produits industriels importés en Indochine sont éloquents à peine 1,8 kilo de pétrole, 0,4 kilo de cotonnades en 1939. Evoquant la « misère indicible des masses rurales indochinoises », un expert officiel dira en 1947 : « Alors que les familles dans le delta tonkinois ne disposaient pas de plus de 6 piastres par mois, il était crispant de voir des publicistes parler avant la guerre de la riche Indochine. La riche Indochine, Messieurs, quel blasphème quand des millions de gens vivent dans la crainte d’une famine menaçant perpétuel¬lement leurs familles […]. » Certes, avec l’appoint du maïs et l’apport de 30 000 à 50 000 tonnes chaque année de riz cochinchinois, d’ailleurs compensé par une exportation à peu près équivalente de riz tonkinois sur la Chine, la production céréalière au Tonkin correspond grossièrement jusqu’en 1939 à la consommation. Mais c’est au prix de la sous-alimenta- tion chronique d’une partie de la paysannerie et d’une précarité croissante de la situation alimentaire, qu’aggrave l’absence de stocks de sécurité.

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