Les impasses du développement colonial 12

Terrible est, à la veille de la guerre, la vie des paysans dans les dix mille xa (communes) du delta du Fleuve Rouge. Le grand anthropologue Nguyen Van Huyen, excellent connaisseur de la réalité rurale, estime en 1939 que la production de riz du delta oscille entre 18 et 22 millions de quintaux pour une consommation incompressible de 18,5 millions. Mais il faut déduire de la production deux millions de quintaux qui sont exportés et deux autres millions pour les distilleries d’alcool, les semences et les expéditions vers la Haute région. Le déficit alimentaire atteint près du quart des besoins et il y a plus d’un million et demi de bouches en trop à nourrir. Que les arrivages du Sud cessent, ce sera la disette, analyse que confirmera la terrible famine de mars à mai 1945. Les budgets paysans étudiés par le même enquêteur révèlent des situations presque toujours dramatiques, la misère et la sous-alimentation sont générales. « Dans les villages pauvres, écrit-il, 80 % de la population ne prennent qu’un repas par jour. C’est seulement aux époques des travaux agricoles intenses, c’est-à-dire pendant le tiers de l’année, en particulier à la moisson, que les gens trouvent à manger à leur faim. » Une famille de cinq à sept personnes doit posséder 4 à 5 mau (1,44 à 1,80 hectare) de rizières pour échapper à la sous-alimentation, or, dans la province de Nam Dinh, par exemple, où la densité de la population se situe entre 800 et 1 400 habitants au kilomètre carré, 79,3 % des propriétaires ont moins d’un mau (36 ares). Usure généralisée — à des taux de 300 % à 400 % —, quasi-servitude des paysans endettés, sous-emploi rural de masse, accaparement des terres communales par les lignages puissants et les propriétaires fonciers importants, surtout dans le sud-est du delta, drames du jeu, des innombrables obligations et offrandes festives liées à la pression sociale dans l’univers clos de la communauté villageoise, poussées récurrentes des pratiques et des rituels magiques, martyrologe de la paysanne, telles sont vers 1939 les sombres réalités de la campagne tonkinoise, désormais aux prises avec un sous-développement que les institutions en place ne peuvent plus maîtriser. « L’élite paysanne d’ailleurs, les notables des villages, écrit encore Nguyen Van Huyen, s’opposent à toute réforme réelle et profonde. Ce sont des gens qui ont payé pendant vingt, trente et quarante ans pour obtenir leur situation sociale. Ils sont à l’âge où l’on peut croiser tranquillement ses jambes sur les nattes supérieures du dinh pour manger et boire ou pour apprécier avec compétence la façon dont les jeunes gens donnent à manger et à boire. Quelqu’un s’avise-t-il d’introduire de force une réforme quel¬conque, il s’attire inévitablement des rancunes sans merci. On lui met de l’opium sous son toit, ou du marc d’alcool de contrebande dans sa porcherie ou dans son étable. Et neuf fois sur dix, il est condamné… »
La force d’inertie de la commune, « cette organisation traditionnelle qui profite à quelques privilégiés en accroissant la misère du plus grand nombre », ajoute-t-il, la hiérarchie rigide qui la constitue bloquent tout espoir de changement au village. Pour beaucoup d’intellectuels vietnamiens, briser l’autonomie relative du lang et de sa traduction insti¬tutionnelle, la commune (xa), le pouvoir des grands lignages, est devenu à la veille de la guerre une impérative nécessité pour résoudre la crise de l’économie et de la société rurales. « On a beau y avoir introduit, ajoute Nguyen Van Huyen, ce qu’on appelle la “réforme communale” avec son conseil composé, à l’image des associations privées, du président, du trésorier et du secrétaire, on n’a fait que compliquer le plus souvent les choses au détriment de l’administration centrale contre laquelle le village s’est toujours dressé […]. Car la chefferie est ailleurs. Il y a une mentalité à changer, une organisation basée sur des intérêts très solides, pénétrant dans les couches les plus profondes de la société, à modifier. Autrement, tout effort de réforme ne sera que du vernis. »
C’est précisément cette transformation que le régime colonial ne va pas être en mesure d’assumer. Il est, au fond, désormais piégé dans une contradiction plus aiguë que jamais entre ses deux fonctions historiques : assurer la bonne marche des mécanismes de l’extraction du profit colo¬nial, précipiter la transformation modernisatrice des sociétés colonisées. L’une et l’autre supposent des investissements et des capacités politiques qui ne sont plus à sa portée. Cette carence constitue la base historique objective de la genèse des futurs États nationaux indochinois. Non pas cependant que les responsables de la colonisation n’aient pas pris cons¬cience de l’ampleur du sous-développement vietnamien. Leur analyse des soulèvements ruraux de 1930-1931 (voir chapitre 7) attribue leurs causes autant « au déséquilibre de l’état social indigène ayant pour cause réelle le paupérisme rural propre aux collectivités asiatiques », comme l’écrit en 1931 le gouverneur général Robin, qu’à l’action révolution¬naire. « Le soulèvement de la paysannerie, ajoute ce haut fonctionnaire conservateur et austère, est une véritable lutte des classes. Les commu¬nistes n’ont pas eu beaucoup de peine à éveiller et à exciter la haine de ces paysans pauvres […]. L’intervention conjuguée du pouvoir colonial et du gouvernement annamite peut-elle, par une série de réformes bien conduites, éteindre la virulence du nationalisme, équilibrer l’état social en faisant disparaître le paupérisme, ramener à l’autorité légale la confiance du peuple ? »

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