Les impasses du développement colonial 13

L ’option «paysanne » et la stratégie hydraulique du pouvoir colonial
De fait, l’administration coloniale va tenter d’assumer, au fond avec cohérence, la problématique du sous-développement par le choix de la seule stratégie qui soit compatible avec sa politique de « réforme conser-vatrice » des structures existantes du capitalisme colonial, destinée à la fois à préserver l’extraction du profit colonial et la pérennité de ses bases sociales dans les campagnes vietnamiennes, et à prévenir ou à amortir dans le temps la prolétarisation de la paysannerie : la stratégie du déve¬loppement rural, ce que l’on appellera bientôt la « politique du paysannat ». Il s’agit de réorienter une partie de l’investissement étatique au profit de la paysannerie, en somme de donner sens au principe qu’avançaitjules Harmand au début du siècle : « Le véritable colon, c’est l’indigène, le grand colonisateur, c’est l’État. » L’objectif est de rééquili¬brer le rapport production de grains/population, en optimisant la production paysanne, sans modifier ses structures sociales, à l’aide d’un minimum (ïinputs modernes, et de desserrer la contrainte démogra¬phique par l’ouverture d’exutoires externes. On s’efforce de relever la productivité agricole par la politique d’« aide à la rizière » lancée vers 1932. Les programmes de colonisation paysanne (décret du 11 novembre 1928), en fait restés lettre morte par suite de la crise, l’Office de colonisa¬tion rurale créé le 22 avril 1932 esquissent une politique de transmigra¬tion paysanne depuis le Nord vers les terres « vacantes » du delta du Mékong et des hauts plateaux, estimées à 1,2 million d’hectares en 1938, et d’encouragement à la petite propriété paysanne.
Enfin, et surtout, on a pris conscience en 1930-1931 dans les hautes sphères de l’État colonial de l’impérieuse nécessité de passer à l’aménage¬ment systématique des deltas et d’assumer rationnellement la contrainte hydraulique dans le but d’y généraliser la double récolte. Le programme hydraulique de 1931, remanié et complété en 1936 et en 1937, financé par les emprunts (1 370 millions de francs courants) qu’a autorisés la loi du 22 février 1931, prévoit notamment d’aménager de 1931 à 1940 les casiers de Thai Binh, du moyen delta (Ha Dong-Phu Ly, Nam Dinh, Kê Sat, Hung Yen, Bac Ninh, barrage du Day), ceux de l’Annam (Vinh, Thanh Hoa, Ha Tinh, Thua Thien, Quang Nam, Quang Ngai), du Cambodge et du Laos. Entre 1931 et 1940, environ 42 millions de piastres sont investis dans les grands travaux hydrauliques. Au total, en 1945, 377 000 hectares ont été aménagés dans le delta du Fleuve Rouge depuis le début du siècle (voir le tableau 3 et la carte), 60 500 hectares sont en cours d’aménagement et la bonification de 494 000 hectares supplé¬mentaires est à l’étude. Au cours du demi-siècle précédent, la surface gagnée au Tonkin a été en moyenne de 10 000 hectares par an. La crois¬sance de la production a été importante de 300 000 à 633 000 tonnes de paddy dans le protectorat selon les sources. Bilan impressionnant et pourtant décevant si l’on considère qu’en l’absence de politique agraire et agronomique conséquente et d’une nouvelle industrialisation du pays, l’accélération de l’aménagement hydraulique et deltaïque ne permettait que de maintenir la consommation paysanne à son niveau de précarité existant, d’éviter la famine, mais non pas de sortir les masses rurales de la sous-alimentation et du sous-développement général dans lesquels elles s’enfonçaient lentement.
C’est donc une ambitieuse stratégie « paysanne » qu’ont choisi de mettre en œuvre après 1930 les responsables de la colonisation, comme le dit avec force le gouverneur général Brévié en 1938 : «J’ai essayé de dégager les grandes lignes de la politique terrienne que je me proposais de promouvoir dans ce pays. Elle s’inspire de l’idée d’améliorer avant tout le sort de la masse paysanne qui est la plus nombreuse et la plus déshéritée. Dans l’ordre moral autant que dans l’ordre matériel, toutes les autres préoccupations, tous les autres besoins doivent céder le pas à ceux-ci et j’apprécierais que s’apaisent en Indochine les revendications impérieuses, les mises en demeure excessives de ceux qui sont bien mieux pourvus que nos paysans. Inclinons-nous d’abord vers les déshé¬rités de la vie ; ce faisant, nous accomplirons le geste de solidarité humaine qui s’impose entre tous […]. » Mais, dans cette optique au fond très proche de celle des administrations impériales chinoise ou viet¬namienne d’autrefois, il ne pouvait être tout au plus question que d’assurer à la paysannerie un minimum de croissance susceptible de compenser, dans le cadre colonial existant, son incontrôlable expansion démographique. Le développement rural était conçu comme le moyen d’en prévenir les effets explosifs.
Dans les milieux coloniaux, cette politique fait l’objet à l’époque d’un vaste débat, qui recoupe la controverse sur l’industrialisation de l’Indo¬chine (voir chapitre 7), sur les moyens de faire face à la « crise alimentaire permanente dans le Tonkin et dans le nord de l’Annam, ou prochaine en Cochinchine ». En fait, les responsables coloniaux ont assez clairement conçu une politique de colonisation paysanne et de soutien à la petite propriété familiale qui, à maints égards, sera reprise par les futurs régimes vietnamiens. Ce qui leur aura manqué, ce sont les moyens politiques nécessaires pour mobiliser la paysannerie. Comment déplacer une partie des paysans vietnamiens du Nord vers Y hinterland montagneux et vers la vaste réserve de terres disponibles de la Cochinchine et du Cambodge qu’un auteur estime en 1937 à près de 1,2 million d’hectares, soit un « deuxième delta du fleuve Rouge » ? La plupart des responsables de la colonisation, à l’exception d’économistes comme Paul Bernard, poly¬technicien et homme d’affaires lucide, partagent l’opinion du juriste G. Khérian : l’action sur la natalité est impossible pour longtemps encore, seule la transmigration paysanne, stimulée par la distribution de terres préalablement aménagées, encadrée par des « animateurs de colonisa¬tion » recrutés parmi les notables, les mandarins et le clergé, conjuguée à une hausse des rendements agricoles, est concevable. « Si l’on désire véri¬tablement décongestionner les agglomérations deltaïques, écrit G. Khérian, il est urgent d’adopter une politique hardie de colonisation dirigée, seul moyen de réaliser des déplacements massifs. » De fait, l’adminis¬tration encourage la petite colonisation familiale (arrêté du 6 mars 1936), crée le 28 décembre 1937 un Conseil supérieur de colonisation – mais il ne semble pas avoir été très actif —, prévoit d’ouvrir un « casier tonkinois » dans le delta du Mékong et installe un certain nombre de villages de colonisation dans la Haute région du Tonkin, mais tout cela sans grand succès.

Pour le géographe Pierre Gourou, en revanche, l’émigration paysanne vers le Sud n’offre qu’un exutoire temporaire étant donné la croissance démographique de la Cochinchine. « Le problème n’a pas de solution, écrit-il, si la population tonkinoise continue d’augmenter selon son rythme actuel. Le surpeuplement tonkinois pourra recevoir quelques adoucissements, d’abord de l’amélioration des rendements agricoles (sélection, engrais, hydraulique, techniques nouvelles), puis, dans une moindre mesure, de l’extension de l’artisanat et des industries, et, enfin, de l’émigration vers la Cochinchine mais aussi vers d’autres territoires indochinois. » La stratégie paysanne ne pouvait de toute façon donner des résultats immédiats : elle supposait, outre d’énormes investissements, que la colonisation acquière une maîtrise suffisante du système tech¬nique, des pratiques culturales, des structures foncières du village, qu’elle puisse s’appuyer sur une élite paysanne moderne totalement à consti¬tuer, qu’elle puisse en somme disposer de la longue durée. C’était vouloir lutter contre le temps. Car, dès les années trente, la course de vitesse entre le sous-développement rural et la politique paysanne du gouvernement général était engagée dans toute l’Indochine, et, dans le nord et le centre du Vietnam, l’irrésistible croissance de la population courait depuis long¬temps devant le développement rural tardivement envisagé par les colonisateurs.
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, les deux traits marquants du capitalisme colonial sont bien, d’une part, la distorsion entre ses struc¬tures constitutives, la démographie et le devenir économique des paysanneries colonisées, et, d’autre part, la permanence de ces struc¬tures, le refus de les changer, leur capacité à traverser fondamentalement intactes la Grande Dépression. Dans cette logique de la permanence et de la distorsion sont inscrites l’ampleur et la violence de la tragédie qui se prépare et dont le haut-commissaire Bollaert résumera le véritable enjeu en termes lapidaires quelques années plus tard : « Nous avons en Indo¬chine des droits et de légitimes intérêts. Nous avons beaucoup semé et, nous n’avons pas honte de le dire, nous ne voulons pas être frustrés de la récolte. »

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