Les impasses du développement colonial 7

L’économie paysanne semble bien en perte de vitesse au tournant des années trente dans les deltas surpeuplés du centre et du nord de l’Indo¬chine. La colonisation française a durablement fait entrer l’Indochine dans la transition démographique et dans l’ère industrielle, mais elle n’y a pas transféré le modèle de l’industrialisation fondé principalement sur la croissance de la consommation intérieure, ce qui aurait été de toute façon incompatible avec les intérêts d’un certain nombre de grandes industries métropolitaines. La modernité technique et économique, réduite à une mince frange sociale, coexiste avec la pauvreté de masse. Les conséquences des dysfonctionnements périodiques du vieux système agro-démographique vietnamien s’additionnent avec celles des nouveaux déséquilibres ruraux générés par le capitalisme colonial. Une paysannerie de plus en plus nombreuse doit chercher sa subsistance dans une riziculture « rétrécie ». On reconnaît là le phénomène d’« involu- tion » socio-économique décrit par G. Geertz pour Java. Dans les régions où le rapport population/production de grains est le plus tendu, dans les deltas du Fleuve Rouge, du Nghê An, du Ha Tinh, du Quang Ngai, s’élargissent dès avant 1930 de vastes poches de misère rurale que révèlent toutes les enquêtes. En 1928, la disponibilité alimentaire moyenne en Indochine est estimée par Y. Henry et M. Devisme en moyenne à 337 kilos de paddy par personne et par an, soit 219 kilos de riz, 600 grammes par jour : mais, au Tonkin, on ne disposerait que de 211 kilos, alors que la ration minimale se situe entre 220 et 270 kilos… Pour les deux agronomes, le delta du Fleuve Rouge n’est susceptible de nourrir qu’environ 5,2 millions d’habitants et il y en a déjà 7 millions. Les calculs de Paul Bernard sont encore plus pessimistes : pour la même région, 128 kilos de riz par tête et par an, soit 350 grammes par jour, cinq millions d’« individus en trop » au Tonkin et au Nord-Annam. La sous- alimentation est chronique : « En dehors de l’époque des récoltes, la partie la plus pauvre et la plus nombreuse de la population rurale est en général sous-alimentée. Le matin vers 5 heures, le paysan mange un ou deux bols de riz (100 à 200 g) ou quelques patates ou du maïs cuit à l’eau. Il ne prend que vers midi l’unique repas véritable qui consiste en riz (quelquefois additionné de maïs ou de patates), assaisonné de tuong(50 g), de nuoc cay (saumure de petits crabes de rizière) ou de nuoc mam, un peu de légumes, exceptionnellement du poisson, très rarement de la viande. Enfin, le soir, il prend un peu de riz, le plus souvent des patates ou du manioc avec quelques légumes. » Ailleurs, en Cochinchine, au Cambodge, au Laos, la vie est moins difficile pour les paysans et pour le petit peuple des villes, mais même au Cambodge les disettes régionales ne sont pas rares. Au Tonkin et en Annam, la baisse tendancielle de la production alimentaire par tête s’amorce. En définitive, le développe¬ment colonial devait déboucher sur la crise de l’économie paysanne après 1930, sans qu’aient été mis en place les moyens nécessaires pour la maîtriser.
1930-1940 : la Grande Dépression, le sous-développement
Dans la décennie qui précède la guerre se nouent en Indochine tous les éléments d’une crise prolongée des structures de la production, de l’échange, de la démographie, des ressources. Une crise qui précède et prolonge les effets de la Grande Dépression, mais à laquelle celle-ci vient conférer une dramatique violence.
L’effondrement de l’économie coloniale
Avec la dépression économique mondiale des années trente, c’est d’abord le capitalisme indochinois qui se trouve atteint dans ses œuvres vives. Son dynamisme faiblit dès 1928 effondrement des cours du caoutchouc (- 57,5 % de janvier à avril 1928), diminution de la valeur en francs-or des exportations en 1929 (— 11,6 % par rapport à 1928), brusque multiplication des faillites à Saigon-Cholon (39 en 1927, 73 en 1928, 95 en 1929) après des années de spéculation effrénée financée par les avances des banques et des exportateurs, et en conséquence premières restrictions du crédit à partir de septembre 1929. Les cours du riz culmi¬nent le même mois et commencent ensuite à baisser. Après une brève reprise en avril 1930, la baisse reprend, ininterrompue désormais ; en juillet, c’est l’effondrement qui atteint son point extrême en juin 1934 (- 72 % par rapport aux cours en francs-or d’avril 1930) et entraîne la désintégration du système de nantissements, de crédits et d’avances qui constituait le soubassement financier de la riziculture cochinchinoise. L’exportation du riz indochinois, dont le cours moyen n’est plus en novembre 1933 qu’à 3,20 piastres contre 11,56 en 1929, est tombée de 1 798 000 tonnes en 1928 à 960 000 en 1931. Quant aux cours du caout¬chouc, ils sont à leur niveau le plus bas en 1932 et, à 3 cents la livre contre 73 en 1925, ne représentent plus alors que 1,70 % de leur maximum de 1910. La grande plantation indochinoise qui sort à peine de la phase de l’investissement initial est menacée de disparition. Par rapport à l’année précédente, la baisse des exportations en francs-or est de 30 °/o en 1930, 39 % en 1931, 9 % en 1932. Si la diminution des tonnages exportés n’est que relative, sauf pour le riz (ils baissent de 46,6 °/o de 1928 à 1931), en valeur, le commerce extérieur indochinois se trouve ramené aux chiffres de ses années de démarrage 1898-1900. Pour la première fois, en 1930, la balance commerciale de l’Indochine devient déficitaire. Elle le reste en 1931.

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply

Powered by WordPress