Les impasses du développement colonial 8

Outre les fluctuations saisonnières des récoltes de paddy (très excéden¬taires en 1928, médiocres en 1929), trois facteurs sont venus aggraver la crise de l’économie coloniale en Indochine comme dans l’ensemble de l’Asie du Sud-Est : les opérations spéculatives à court terme des exporta¬teurs de paddy de Cholon et des banques, l’abandon du plan Stevenson le 1er novembre 1928, c’est-à-dire l’échec final de la tentative de cartelli¬sation de la production mondiale de caoutchouc, et la détérioration des cours de l’argent (ils ont baissé de 45 °/o en décembre 1930 par rapport à 1929), qui a réduit dramatiquement le pouvoir d’achat des masses chinoises. Cependant la reprise s’amorce au printemps de 1934 et se confirme en 1935. La conjonction des excellentes récoltes de paddy en Cochinchine, des mauvaises récoltes céréalières en France, de la séche¬resse en Chine du Nord porte les cours du riz blanc n° 1 de 3,26 piastres le quintal en 1934 à 7,86 en 1936 et à 13,20 en 1940. Les tonnages exportés en 1936 (1 763 000 tonnes) dépassent tous les chiffres atteints jusqu’alors. Les exportations de houille, de ciment, d’étain et de tungstène, de zinc, de caoutchouc (en une année, son cours double à la suite du nouveau plan de restriction signé à Londres en mai 1934) connaissent une progression comparable. Mais les cours n’ont pas retrouvé leurs niveaux antérieurs. La page de la prospérité est définitivement tournée.
Ces cinq années de crise ont historiquement cassé l’expansion du capi¬talisme colonial, si brillante au cours des années vingt. Ce sont ses branches motrices qui, désormais surendettées, sont atteintes et, par contrecoup, toutes les autres activités économiques. Depuis 1928, le nombre des faillites et des liquidations s’est brusquement gonflé, il ne redescendra à son niveau de 1927 qu’en 1938 : en onze ans, de 1928 à 1937, 1 348 faillites et liquidations auront été prononcées. L’indice des valeurs indochinoises est tombé de 300 à 34 entre 1927 et 1931. D’après les données réunies par Ch. Robequain et déflatées année par année par les coefficients utilisés pour les tableaux de cet ouvrage, la perte globale subie par le capital investi a été de 290 millions de francs-or entre 1929 et 1937. Les effets structurels de la crise ne pouvaient donc pas ne pas être profonds. Le budget général s’est effondré de 108 millions de piastres en 1931 à 60,9 millions en 1934, les cinq budgets locaux de 69,6 millions de piastres en 1930 à 43,6 millions en 1934. Par rapport à leur niveau de 1930, les recettes ordinaires du budget général baissent de 19 % en 1931, de 34,7 % en 1932, de 42 % en 1933, de 43,6 % en 1934, de 41 °/o en 1935… Le vieux principe des finances indochinoises, la règle du self-supporting, est mis en échec par la crise ; financièrement, la colonisa¬tion est prise à la gorge. Nombre de sociétés puissantes sont menacées, telle la Société des charbonnages de Dong Trieu, qui, engagée depuis des années dans une guerre de prix insensée à l’étranger avec sa rivale, les Charbonnages du Tonkin, et par ailleurs criblée de dettes, est en état de faillite virtuelle en 1936.
C’est aussi l’arrêt brutal de l’expansion forcenée de la rizière cochin- chinoise, notamment dans les provinces du front pionnier de l’Ouest. En 1933, l’endettement de la rizière est estimé à 700 millions de francs courants (environ 180 millions de francs-or), soit en moyenne 3,50 F à l’hectare (1 500 F dans certaines provinces du Transbassac), beaucoup plus que le prix moyen de la terre. En 1933, 15 % des rizières ont été abandonnées. Dans ces conditions, la croissance de la bourgeoisie natio¬nale vietnamienne, qui reposait essentiellement sur l’investissement du produit de la rente foncière dans le négoce, la banque et l’industrie (c’est dans ce but qu’en 1927 les latifundiaires du Sud avaient fondé la Société annamite de crédit), se trouve brisée net. La Banque de l’Indochine ayant refusé de soutenir les SICAM, l’aménagement des dettes de la rizière retombe sur l’administration. Dans l’Ouest cochinchinois, 132 000 hectares de rizières (13 % du total) changent de main entre 1930 et 1934, souvent au profit des organismes de crédit hypothécaire, des grandes sociétés ou des chettiars indiens. Mais le désastre pose aussi en termes aigus le problème de la répartition du profit colonial et met à vif les clivages internes du capitalisme moderne. Il affaiblit gravement le grand commerce chinois, lésé par l’érosion des échanges avec l’Extrême- Orient, tout comme le colonat français, très important en Cochinchine. Les gages des dettes auprès des banques ont perdu de 70 % à 80 % de leur valeur, mettant ces dernières en péril. Riziculteurs, petits et moyens plan¬teurs, commerçants, fonctionnaires, qui, comme les grands propriétaires vietnamiens, avaient hypothéqué leurs terres au maximum pour financer l’expansion de leurs propriétés – on estimait en 1930 que le tiers du revenu de la rizière servait au paiement des intérêts de la dette anté¬rieure —, sont ruinés, menacés d’expropriation.
La Banque de l’Indochine, après avoir multiplié en 1926-1929 les avances et les prêts à court terme prorogés de six mois en six mois, s’engage en effet, à partir d’octobre 1930, en concertation avec le gouver¬nement général, dans une inflexible politique d’exécution des créances hypothécaires qu’elle détient sur la propriété foncière, rizicole notam¬ment, et immobilière, créances qu’alourdit par ailleurs la stabilisation de la piastre en mai 1931. D’où le violent conflit qui s’ouvre en 1931 entre la Banque et la coalition des fractions française et vietnamienne de la bour¬geoisie cochinchinoise, et qui culmine avec la vente aux enchères à la Banque de l’Indochine le 28 septembre 1933, pour 100 000 piastres, de la célèbre plantation De La Souchère à Long Thanh estimée à deux millions de piastres. « La Banque de l’Indochine est devenue une nouvelle Compagnie des Indes qui fait main basse sur toutes les bonnes affaires du pays », accuse en août 1933 le Syndicat des commerçants et industriels de Cochinchine. L’unité relative de la société coloniale est pour un temps rompue et, de 1933 à 1935, Saigon sera le lieu des virulentes et peu banales manifestations « anticapitalistes » des colons contre la déflation, la Banque et le rattachement de la piastre à l’étalon-or.

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