Les impasses du développement colonial 9

Sortir de la crise
Le sens général de la politique « anticrise » adoptée par le gouverne¬ment général sous P. Pasquier puis R. Robin, en accord étroit avec la Banque de l’Indochine et les milieux dirigeants métropolitains, apparaît aujourd’hui clairement. Elle vise, semble-t-il, trois objectifs : sauvegarder la valeur du capital investi ; favoriser les effets « normaux » d’une crise cyclique capitaliste, c’est-à-dire l’« assainissement » du tissu des entre¬prises après des années de spéculation effrénée, la rationalisation de leurs productions, la riziculture notamment, et la restauration du profit ; insérer enfin plus étroitement l’Indochine dans l’économie impériale. Sauvetage de l’investissement « sain », reconstruction modernisatrice – il s’agit en somme de profiter de la crise pour enfin mettre en œuvre ration¬nellement le vieux projet de « mise en valeur » des colonies d’Albert Sarraut —, mais nullement mutation en profondeur des mécanismes colo¬niaux de l’accumulation. Cette politique de déflation rigoureuse, de rentabilisation de l’entreprise coloniale existante, ou de ce qui doit en être conservé, passe d’abord par l’octroi d’une aide substantielle, mais sélec¬tive et temporaire, sous forme d’avances exceptionnelles et de prêts, aux riziculteurs et aux planteurs. Le décret du 26 avril 1932 crée le Service des prêts fonciers, qui accorde des crédits à long terme et à faible taux garantis par le budget général : 99,6 millions de francs courants seront ainsi prêtés aux riziculteurs de 1933 à 1942 (la moitié de ces avances seulement était remboursée en 1942) il y aura 4 000 demandes, dont 1 000 concentrent les quatre cinquièmes de la dette agraire, et 351 prêts accordés. La création d’une Caisse de compensation du caoutchouc en 1931 et de l’Office de soutien à la production agricole (loi d’avril 1932) met, en outre, à la disposition de 485 planteurs 96,5 millions de francs entre 1930 et 1942, presque totalement remboursés, en monnaie déva¬luée il est vrai, à cette dernière date : l’impôt paysan aura sauvé la planta¬tion capitaliste.
Mais la principale mesure de défense du capital a été la « stabilisa¬tion » de la piastre, officialisée par le décret du 31 mai 1931 qui rattache la monnaie indochinoise à l’étalon-or (1 piastre — 655 milligrammes d’or) à la parité de 10 francs (soit à peu près 2 francs 1914). Préparée depuis 1928, accomplie de facto en novembre 1929, dénoncée par le colonat et les latifundiaires, partisans au contraire d’une forte dévaluation de la piastre pour alléger la dette de la riziculture et relancer l’exportation vers l’Extrême-Orient et qui voient subitement leurs dettes surévaluées, cette réévaluation de la piastre a pour but d’échapper aux effets de l’avilisse¬ment durable des cours du métal-argent et d’éliminer le risque corollaire de dépréciation des placements en Indochine, qu’un auteur estime en 1934 à environ 527 millions de francs courants pour les capitaux investis depuis 1924. A plus long terme, il s’agit, en tenant ferme la parité franc-piastre, désormais devenue dogme du gouvernement général, de donner une base monétaire stable aux futurs investissements de capi¬taux, aux emprunts, ainsi qu’aux exportations métropolitaines, et de valoriser en francs les bénéfices réalisés en Indochine. « L’étalon-or a rendu la sécurité aux capitaux extérieurs qui veulent venir s’employer en Indochine », notera la Commission monétaire indochinoise de 1933. La réforme monétaire a eu un effet déflationniste sur la consommation et le salaire indigènes qui semblent avoir baissé plus vite que le coût de la vie partout, mais plus au Nord qu’au Sud. Surtout, elle décroche la piastre du système des monnaies asiatiques, moins par l’abandon de l’étalon- argent — ce dernier disparaît en Extrême-Orient avec le rattachement du yuan chinois à la livre et au dollar le 3 novembre 1935 – que par le choix d’une parité-or élevée alors que la livre sterling, le dollar, le tical siamois, le peso philippin sont sur le point d’être dévalués.
Désormais intégrée dans le bloc or mis sur pied en 1931-1932 par la France, l’Indochine se voit doter d’une monnaie forte parmi des voisins et des concurrents à monnaies affaiblies : en 1931-1932, le change de la piastre croît de 20 % à 40 % par rapport au dollar de Hong Kong. Indé¬niable facteur de réduction momentanée des exportations vers Hong Kong et la Chine du Sud (elles diminuent de 60 % en volume de 1929 à 1936), la revalorisation de la piastre a eu pour effet de la surévaluer par rapport aux autres monnaies asiatiques, de désorganiser pour un temps les flux asiatiques du commerce extérieur de l’Indochine et d’insérer plus étroitement la colonie dans l’orbite du commerce extérieur métropoli¬tain. L’année 1933 représente à cet égard un tournant conjoncturel dans la géographie des échanges extérieurs indochinois : la part de la métro¬pole et de l’Empire est désormais prépondérante (50,5 % des exporta¬tions de l’Indochine) et va se maintenir à un niveau élevé jusqu’en 1938 (53,2 °/o). Ce que conforte le recul de la relative autonomie douanière qu’avait conservée la colonie en dépit du tarif Kircher de 1928 : en mars 1934, la moitié des postes du tarif spécial de l’Indochine est supprimée. Sauf en 1935, l’exportation du riz indochinois se fait entre 1934 et 1938 à destination de la métropole et de l’empire colonial pour plus de 50 °/o des quantités expédiées. Mutation difficile, car le riz indochinois exporté en franchise vers la métropole sert essentiellement à la nourriture du bétail et concurrence les intérêts des producteurs de blé et contredit la poli¬tique du ministère de l’Agriculture. Sous leur pression, le gouvernement général a dû frapper le riz destiné au marché français d’une taxe de sortie.

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