Résistances, nationalismes, mouvements sociaux 2

C’est presque exclusivement parmi les Vietnamiens, petits employés des villes, mineurs de Cammon, que l’activité du Parti communiste indo- chinois, totalement marginale par rapport au reste de cette société pluriethnique, trouvera un écho à partir de 1934. En outre, l’expansion¬nisme thaïlandais, réactivé vers 1937, contredit l’affermissement d’une opposition lao au protectorat français dans la mesure où celui-ci apparaît longtemps comme le nécessaire contrepoids aux visées de Bangkok. Le régime colonial cultive d’ailleurs soigneusement, depuis la période de Pavie, son image de protecteur et de rénovateur de la nation lao. C’est lui qui crée en 1941 le premier journal de langue lao, le bimensuel Lao Nhay. Politique qui cherche aussi à prévenir le cheminement, à la veille de la guerre de 1939, d’une conscience nationale plus radicale dans les nouvelles générations urbaines, en liaison peut-être avec l’apparition depuis 1934-1935 d’une propagande communiste en langue lao. Le prince Souphanouvong, qui, en 1937, achève dans le Paris du Front populaire ses études d’ingénieur des Ponts et Chaussées, est représentatif de ces intellectuels issus de lignées aristocratiques en sympathie avec les idées démocratiques.
En revanche, dans les populations non lao, les mouvements d’opposi¬tion à l’action coloniale ont été nombreux et ont généralement pris la forme de dissidences bouddhistes à contenu messianique, menées par des figures charismatiques locales. Ils éclatent lorsque celle-ci s’en prend, notamment par ses exigences en main-d’œuvre corvéable, aux équi¬libres internes des sociétés montagnardes ou à leurs systèmes de relations anciennes. La plus tenace a été la révolte des Kha (en thai, esclave) – en fait les Alak, alliés aux Loven – du plateau méridional des Boloven. Véri¬table « guérilla de trente ans », elle répond à la multiplication des corvées qui rompent les cycles du ray (la culture itinérante sur brûlis), au regroupement des villages à proximité des postes militaires dans le but d’ouvrir les riches terres rouges du plateau aux plantations européennes. Mais aussi à la dislocation des circuits commerciaux jadis orientés vers Bangkok et à la mise en place par les Français d’autorités non coutu¬mières, prédatrices et exécrées : collecteurs d’impôts, tasseng (chefs de circonscription) non plus élus, mais nommés. La révolte, lancée par un paysan alak, Ong Khéo (le saint), doté de pouvoirs magiques (le « Phou mi Boun » : le « Prédestiné »), éclate en 1901 et s’étend aux Sedang de l’Annam. Savannakhet est attaquée en avril 1902 par plusieurs milliers de montagnards. Après la mort de Ong Khéo, abattu traîtreusement en novembre 1910 par l’administrateur Dauplay, son lieutenant Komadom poursuit la guérilla dans le massif du Phou Lovan. Personnage extraordi¬naire qui a rêvé d’unifier les tribus proto-indochinoises dans le cadre d’un muong khom autonome, et qui invente à cet effet l’écriture khom. La guérilla, après avoir connu un nouvel élan en 1935, n’est vaincue qu’en septembre 1936.
D’autres révoltes ont agité ponctuellement la montagne laotienne : celle des Lu en 1908-1910 dans la province de Phong Saly, celle des Thai, alliés des marchands d’opium chinois, contre les exactions de la puissante famille des Deo, cliente de l’administration coloniale, de novembre 1914 à décembre 1915, et surtout celle des Hmong de 1918 à 1922 de part et d’autre de la frontière du Laos et du Tonkin, laquelle n’a aucun sens pour ces cultivateurs d’opium installés entre 800 et 2 000 mètres. Commencé en janvier 1918 au Yunnan chinois, leur soulèvement s’étend à partir de juin en Indochine, d’abord contre les potentats thais investis du pouvoir régional par les autorités françaises, contre leurs prélèvements exorbi¬tants sur l’opium produit par les Hmong, puis contre leurs protecteurs coloniaux. A la fin d’octobre 1919, l’ensemble du peuple hmong est insurgé sur 40 000 kilomètres carrés sous la direction du shaman Batchai au nom de la création d’un royaume hmong à Dien Bien Phu, qui est incendié en janvier 1920. Ce n’est qu’en 1922 que l’ordre colonial est rétabli par la capture et l’exécution de Batchai.
Montagnards du Centre et Khmers face au pouvoir colonial
Au Cambodge et surtout dans le protectorat d’Annam, les résistances des peuples de la forêt, que les Etats précoloniaux ne contrôlaient guère, n’ont pas été moindres. Les Phnong se soulèvent en 1912-1914 dans la province khmère de Kratié et tuent en octobre 1914 Henri Maître, l’explorateur des régions « moi ». Sur les hauts plateaux de la zone fron¬tière Annam-Cambodge-Cochinchine, la lutte des tribus proto-indochi- noises dites « Moi » (en vietnamien « esclave », « sauvage ») contre l’expansion des grandes plantations d’hévéas n’est difficilement réduite qu’en 1934-1936 par la campagne de pacification des Phnong du versant annamite de la cordillère centrale et par la création du commissariat des régions « moi ». Elle a, en tout cas, retardé la mise en exploitation d’un hinterland montagneux souvent considéré à l’époque comme une seconde Malaisie minière et forestière.
Si le nationalisme khmer comme son homologue lao a tardé à naître – tous deux ne se constituent en fait qu’en réponse au dynamisme du nationalisme vietnamien -, l’image d’un Cambodge pacifié et docile, diffusée par les autorités coloniales à partir des années 1904-1905, doit être sérieusement nuancée. Non pas que le communisme indochinois y ait acquis une quelconque influence avant 1945. Il est symptomatique qu’un mouvement comme le Congrès indochinois, lancé en 1936 par la gauche communiste et trotskyste vietnamienne depuis Saigon, y soit resté sans écho. Mais la domination coloniale amorce un réajustement profond quoique très lent des rapports entre les pouvoirs et les forces sociales. En obtenant la collaboration des fonctionnaires traditionnels, en dotant les autorités rurales (mesrok, mekhum) de pouvoirs accrus, elle dégrade les relations de protection et d’obligation réciproques par l’intermédiaire desquelles s’exerçait l’autorité en pays khmer. La concussion et les exac¬tions de la nouvelle élite fonctionnariale, l’alourdissement du prélève¬ment fiscal, l’expansion de l’agriculture marchande le long du fleuve et de l’endettement dans les campagnes sont porteurs des premières tensions agraires.

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply

Powered by WordPress