Résistances, nationalismes, mouvements sociaux

« Vouloir coloniser l’Asie, c’est prétendre réaliser une chimère et appeler le péril. Vous n’avez pas assez songé que ces populations asia¬tiques sont nos égales ; qu’elles ont joui d’une civili¬sation antérieure à la nôtre ; qu’elles en ont gardé le souvenir et l’orgueil. Elles ont été libres et voudront le redevenir. Il n’est pas malaisé de prévoir qu’au contact de notre civilisation, au souffle des idées d’émancipation qui courent le monde, elles sentiront bien vite s’éveiller et fermenter en elles ce besoin d’indépendance qui est la fin et l’honneur des peuples. Elles se révolte¬ront un jour et leur révolte sera nécessairement triomphante parce que c’est le privilège immortel de la liberté de triompher partout. »
(Discours de Jules Delafosse, député bonapar¬tiste du Calvados à la Chambre des Députés le 22 décembre 1885.)
Replacé dans la longue durée, le XXe siècle aura été pour la péninsule indochinoise l’interminable temps des révolutions. C’est leur victoire et non pas une décolonisation de type anglo-indien — somme toute paci-fique – qui, dans le prolongement de la Seconde Guerre mondiale, va sonner le glas de l’impérialisme français. Donnée qui n’a rien de fortuit : de tous les mouvements nationaux ou révolutionnaires surgis dans l’Empire français, ceux d’Indochine ont été les plus précoces et les plus radicaux.
Vers 1939, leur dynamisme surprend. Il découle d’abord du fait qu’il existait au Vietnam confucéen, mais aussi au Cambodge bouddhique, et chez les Lao, une structuration nationale ancienne de la société reposant sur la cohésion villageoise, sur une identité ethno-culturelle très affirmée et sur la continuité multiséculaire des cours princières et de l’État royal, et dont les divers imaginaires se référaient partout à la figure royale. Mais il résulte tout autant de la profondeur des fractures que la colonisation française a creusées dans ces sociétés. Dans la mesure où elle a déstabi¬lisé les paysanneries, généré un tissu urbain et des îlots de développe¬ment industriel, l’implantation des mouvements politiques modernes s’est trouvée favorisée. En sens inverse, le régime colonial a freiné leur croissance en soutenant opiniâtrement les pouvoirs prémodernes. Ce faisant, il a condamné les composantes traditionalistes du nationalisme à l’impasse, et ses courants « réformistes » à l’échec, faisant ainsi le lit des courants radicaux.
Toutefois il faut se garder de tout déterminisme. Rien n’a jamais été joué d’avance. Les mouvements radicaux sont loin d’avoir été les seuls à porter l’idée nationale moderne. L’historiographie récente met en évidence l’importance des formes pacifiques du nationalisme, de ses courants gradualistes et réformateurs, leur engagement prolongé dans des collaborations plus ou moins sincères, aussi inévitables que diffuses, avec le pouvoir colonial, sans pour autant que cet engagement ait été reniement d’une volonté d’émancipation nationale à plus ou moins long terme.
Les effets sociaux de la situation coloniale ont donc été contradictoires, à la fois révolutionnaires et conservateurs. En fait, les divers ensembles humains de la péninsule vont connaître des dynamismes politiques très différenciés, marqués par d’impressionnants décalages historiques, et pourtant synchrones. Alors que l’élite vietnamienne, qui vit douloureuse¬ment l’humiliation nationale, élabore rapidement une culture politique moderne apparentée au modèle qu’en offre la Chine nouvelle, les Khmers, les Lao et les peuples de la forêt évoluent jusqu’à la Seconde Guerre mondiale dans un univers prépolitique à l’écart des grands courants de la culture mondiale : sociétés en apparence politiquement « immobiles », sans nationalisme actif, en dehors de quelques éléments des cours et des grandes familles, jusque tard dans le siècle. Ainsi se sont mises en place à l’époque coloniale les conditions historiques d’une possible hégémonie du futur État vietnamien sur l’Indochine postcoloniale.
La récurrence des résistances traditionnelles à la colonisation
Ancrées dans le passé par leurs références culturelles et par leurs modes d’organisation et d’expression, elles constituent une donnée majeure de l’histoire indochinoise jusqu’au milieu du XXe siècle.
En pays laotien
Au Laos, construction politique ethniquement très hétérogène, la colo¬nisation ne s’est longtemps heurtée qu’aux révoltes d’inspiration messianique des peuples montagnards. Elle s’appuie sur l’ethnie thai des Lao – ou Lao Lum : les « Lao des plaines » -, d’ailleurs plus nombreuse au Siam qu’au Laos où elle ne représente vers 1930 qu’environ 45 % de la population. En 1907, 525 miliciens vietnamiens et 475 Lao de la garde indigène encadrés par 26 gradés européens suffisent, avec cinq petits vapeurs, pour tenir militairement le pays. Mal remise des grandes déportations du XIXe siècle vers le Siam, la société lao reste encadrée par les réseaux de clientèle coutumière des anciens muong qui fournissent la plupart des fonctionnaires du protectorat, formés au collège Pavie puis à l’École de droit et d’administration de Vientiane ouverte en 1928, ainsi que les ministres et les dignitaires de la cour royale de Luang Prabang. Il n’existe pas de nationalisme au Laos parce que l’intelligentsia moderne y fait longtemps défaut : en 1940, il n’y a encore que sept mille élèves dans l’enseignement primaire pour un million d’habitants, et la mince élite intellectuelle est issue des familles princières. Cette consolidation histo¬rique des « féodalités » régionales est à mettre à l’actif non seulement de leur clientélisation par le régime colonial, mais tout autant de la lenteur des transformations de la petite production villageoise. Le commerce et le crédit sont aux mains des Chinois, dans les mines et les bureaux le personnel est vietnamien, comme l’est en majorité le peuplement des petits centres urbains (à 53 % à Vientiane, à 85 % à Thakhek en 1943). La ville est largement un fait vietnamien et chinois.

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